Ovary

15 mai 2012

Je pleure tu pleures il pleut

C'était un soir de novembre. On roulait trop vite.

Tu m'as doublé et je ne t'ai jamais dit la chanson qui passait à ce moment-là à la radio. On suivait la direction du sud, on la prenait à toute allure.

Le jeu des essuie-glaces me sonnait un peu. Voilà à quoi on jouait depuis deux jours. Des larmes, et puis on sèche. Des larmes et puis tu pisseras moins. Des larmes et arrête un peu avec tes grands yeux noirs, tu me mets mal à l'aise.

Mais la pluie tombait, j'en avais les mains qui tremblaient sur le volant. J'hurlais des conneries, je voulais que tu m'entendes, seule dans ma voiture, je voulais parler avec toi. Parce que depuis deux jours, je ne parlais qu'avec toi. Il n'y avait plus de grands soleils, de sourires d'après-midi. Pas depuis. J'avais juste en tête ce soir-là où, assis dans la neige au milieu de nulle part, on avait osé prononcer l'indicible. Et reconnaître que ça allait peut-être arriver.

Et puis c'est arrivé. Les kilomètres filent, on y va, on se suit.

Des larmes, et puis on avance. Des larmes et puis merde. Des larmes et arrête un peu de crier comme ça. Ce sont des choses qui arrivent, paraît que ce sont des choses qui arrivent que tu avais répété la veille toute la journée.

Je sais qu'on ne tiendra pas, que j'aurais beau serrer ton bras plus que fort que jamais, quelle amitié aurait la force d'avancer sous un ciel aussi tenace, qui tenterait de s'expliquer, qui tenterait de. Mais moi je ne tenterai plus rien.

Plus rien.

Mais tu ne m'entends pas. Il fallait forcément qu'il pleuve ce matin ? Je te le demande, moi. Je t'avais dit que je n'aurais pas la force de conduire. Pourquoi il a fallu que je prenne ma voiture en croyant que rouler seule, c'était peut-être mieux. 

Voilà une heure qu'on roule. Pourquoi tu vas aussi vite. Pourquoi tu prends de la vitesse. T'es si pressé que ça ? Tu veux te prendre la claque en pleine face, tu veux que je te griffe le visage parce que je suis d'une rage que tu ne mesures pas, parce que moi aussi j'accélère, parce que je resterais bien sur la voie de gauche quand le ciel sombre un peu et que j'ai, paraît-il, un peu les mêmes traits.

Mais je ralentis, je n'ai pas envie d'y aller. Je n'ai pas envie de faire ce putain de constat. Ah ouais, il est mort, c'était pas des putains de conneries ? Je veux louper la sortie. Attends-moi, merde. Des larmes encore, des larmes et puis encore une putain de chanson à la radio.

Je sais, je cherche la merde, je fous pas les bonnes ondes, je cherche le mélo, le mal de bide et le 150.

Je te double. Tu vois. Moi aussi, je peux affronter la réalité. Je peux encore et toujours me souvenir de ce soir le cul gelé dans la neige où on s'est dit qu'il ne tiendrait pas. Notre pote. Et qu'un de ces quatre on allait devoir reconnaître que la mort, c'est pas un truc de tapette. Mais à nos âges, c'est impossible, c'est ringard la mort. Je sais qu'il voulait pas d'enfant, mais du coup dis, il aura jamais d'enfants ?

On avait rigolé, un peu. Parce qu'on était mal à l'aise. Et que je te faisais mes grands yeux noirs.

Putain. Attends-moi. Freine. Arrête de faire le con juste pour aller vérifier si c'est la réalité. Moi non plus, je veux pas y croire. T'es vraiment qu'un petit con. J'ai pas envie d'arriver moi. J'ai pas envie de tous les revoir, là, comme ça, se tenant bien droit avec cet air désolé. Personne n'est désolé, c'est quoi cette histoire. Allez viens, on retourne dans la neige. Je préfère ce froid-là à celui des églises.  

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C'était une nouvelle en passant. Totalement fictive. Il paraît que c'est une petite superstition que d'écrire le drame pour l'empêcher de se pointer. 

Posté par Ovary à 21:26 - Commentaires [2] - Rétroliens [0]


13 mai 2012

Putain de temps

Quand tu reviens sur tes traces, peu importe les valises que t'as avec toi, peu importe les sacs qui te cassent le poignet et t'encombrent. Peu importe les feux sur la route, les passages piétons et les éternités qui traversent.

Quand tu reviens sur tes pas, quand tu reviens dix ans en arrière, peu importe les souvenirs qui subsistent encore, s'effacent ou font semblant. Parce qu'on ne revient jamais en arrière sans que cet hier ait le goût de la veille.

Peu importe que tu te souviennes ou non, tu sais qu'une fois que tu y seras, tout te sautera à la gueule comme si le temps s'était un peu glacé, comme s'il t'avait attendu.

Ne crois pas que tu as oublié, tout revient aussi vite que t'as pensé voir filer l'autre présent.

A cette soirée, tu retrouveras des airs de lycée, des rires d'antan, des gestes un peu communs. Tu retrouveras des sourires, parfois vieillis, parfois accompagnés de premières rides ou de dents jaunies de tabac. Tu te diras c'est pas très poétique, les visages marquent, se marquent, et moi, ma gueule ?

Il y a ce timide qu'on ne connaissait que de son stress. Qui aujourd'hui se tient droit et amoureux à côté d'une jeune demoiselle habillée de marron. Aujourd'hui, il danse assurément, il danse et te salue comme un homme. Il te décrit son parcours avec l'aplomb que tu ne lui aurais jamais prédit. T'es un peu fière de lui.

Il y a celui à qui tu ne disais que bonjour et avec qui tu vas partager des fous rires comme jamais, parce que parfois il faut des années sans se regarder pour se découvrir complices.

Il y a ce couple qui dépérit, qu n'a pas bougé d'un cheveux. Tu te dis c'est bizarre. Pourquoi leurs regards ont-ils perdu un peu de feu et ne tourbillonnent-ils pas sur la piste après toutes ces coupes de Champagne ?

Ils n'ont peut-être pas bu de coupes de Champagne. Tout le monde n'est pas comme toi.

Il y a ceux qui sont devenus Parisiens, ceux qui fuient la Capitale. Ceux qui te parlent de mariage, ceux qui te parlent d'enfants. D'autres qui te parlent de flirts en te disant que c'est pas plus mal.

Il y a le beau parleur, qui est resté beau parleur. Et la vulgaire, qui est restée vulgaire. Ceux qui changent, ceux qui restent fidèles à leur vieille image.

Tu redécouvres. Certains ont une bonne descente, la cigarette facile, le sourire timide, la main qui ose. Il y a ceux qui te parlent de routes difficiles et ceux qui en empruntent de trop dorées. On te parle de bonheur, de tout va bien, ou bien on te murmure que la vie est une petite salope. Tu ne sais plus trop d'où ça vient, la musique est un peu trop forte à ce moment-là.

Tu trinques, même si ça ne veut pas dire grand chose. Tu trinques à la santé, l'amour, à tous ces trucs bateaux qu'on s'était déjà souhaités en osant reconnaître qu'on se recroiserait peut-être plus.

Peu importe que tu repartes avec des valises, des presque-déjà souvenirs, des sourires sincères ou hypocrites, de bonnes ou mauvaises impressions. Le temps passera.

T'oublieras et puis ça te sautera à la gueule la prochaine fois que tu les reverras. Parce que cet hier reste toujours la veille et aura toujours l'indécence de s'endormir à tes côtés les années filant.

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21 avril 2012

Et quand est-ce qu'on commence à aimer ?

J'ai lu Camille. Tu devrais le faire aussi (je veux dire, je te donne des conseils comme ça). Son dernier billet "C'est à quelle heure qu'on ne s'aime plus ?" m'a inspiré. Alors je réponds. Je réponds et je demande : et quand est-ce qu'on commence à aimer ? Quand est-ce qu’on sent un beau jour qu’on n’y échappera pas ?

Est-ce que c'est ce jour où il allume ta cigarette avec la sienne, qu'un regard s'échange et qu'une cendre s'affère ? 

Est-ce que c’est ce jour où il te double sur l’autoroute et que passe un bon vieux Souchon à la radio ? Quand tu penses que tout est possible en appuyant sur le champignon.

Est-ce que c'est ce soir là, où tu vomis et qu'il tient tes cheveux en te disant c'est pas grave, je suis là. C'est peut-être quand tu t’appuies sur lui parce que ta route n'est plus tracée. Parce que l'alcool n'a jamais aidé la funambule que tu es. C’est peut-être quand tes pas prennent une direction que t'ignores. Et que t'as jamais eu l'impression qu'une épaule pouvait être si rassurante, d'ailleurs t'avais jamais compris ce que c'était que cette métaphore étrange que de se prêter son épaule.

C'est peut-être le soir de la première engueulade, où le ton monte et où ton cœur se soulève. T'en sais rien toi, mais quand t'as crié, tu n'as peut-être pas fait que.

C’est peut-être quand il fait un barbecue dans le jardin chez tes parents, et que tu le trouves sexy. Que l’odeur des chipos vous rend heureux et vous donne un air un peu niais.

Qu'est-ce qui fait que tu passes de l'avant à l'après, qu'est-ce qui fait qu'un beau matin t'as mal dans le ventre. Y a trois papillons en squat qui viennent s'installer même si t'as rien demandé.

Qu’est-ce qui fait qu’un jour, tu sens que tu vas aimer ?

Est-ce que c’est le jour où il te dit que t’es différente ou est-ce que c’est le jour où tu réalises combien il est différent ?

Qu'est-ce qui fait qu'hier il était juste marrant et qu’aujourd’hui tu ris moins fort quand il n’est pas là ?

Tu ne sais pas pourquoi, mais un beau jour tu t'éprends. Tu l'as pas forcément vu venir, tu t'étais maquillée comme une putain.

C’est peut-être cet instant où allongés dans la pelouse il chante une chanson à ton oreille en te demandant « On fait quoi après ? » et que tu te dis ça va me tomber dessus, je crois.

Ça vient peut-être ce soir de 14 juillet sous le feu d’artifice, même si t’y vois rien. Juste parce que ça fait des pétards et que t’as les épaules nues qui démangent ses ongles.

Ou bien c’est ce matin où tu prends le post-it qu’il t’a laissé sur la table en le rangeant dans ton portefeuille avec un petit sourire en coin.

T’en sais rien. Un beau matin, ça va te prendre. Ce sera peut-être demain, peut-être dans mille lendemains.

C'est peut-être quand t'enfiles cette robe avant de le rejoindre, ou quand il t’achète du tarama. C’est peut-être un beau soir aux urgences, quand tu l’attends trois heures, et que tu te demandes si ça va venir, si ça doit venir, si c’est déjà venu. Tu te poses quelques questions et tu t’endors. On verra demain. Bref, ça peut venir n’importe quand. Ça prend, ça infuse. C’est bouillant. T’as le droit de t’y attendre et de fermer les yeux.

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30 mars 2012

T'étais tape-cul mais quand même

J'ai commencé cette histoire d'amour en le chevauchant deux trois fois.
J'ai eu le malheur de crier partout qu'avec lui, c'était intense. Que c'était souvent le samedi soir, souvent festif. Que c'était un peu partout. Que c'était selon, quoi.

C'est sûr que j'ai passé de très bons moments sur lui. Les bras en l'air, à crier ma grande joie d'être en vie, les cheveux soudainement au vent. On se la coulait douce. Et on peut même dire que ça démarrait pas mal entre nous.

Y avait pas de couilles, pas de potages, bref, rien à l'horizon pour venir gâcher cette idylle parisienne.

Idylle parisienne de mon cul de mes deux de merde, parce que figure-toi que ce sale petit con de prince charmant, qui s'appelle en fait Vélib si t'as envie de mettre un visage sur son nom, m'a trahie.

Mais violemment. Une trahison comme il ne se fait plus. Et deux fois de suite.

C'est-à-dire que le 16 mars, enfin le 17 parce que je rentre rarement avant minuit sinon-c'est-pas-drôle, j'ai pris un Vélib avec ma carte bleue, à 2h40 dans le 5ème arrondissement. A 3h08, j'ai rangé mon vélib dans le 2ème arrondissement.

Après, j'ai dormi, le temps est passé. Pas un nuage. Jusqu'ici, j'ai aucun intérêt à te parler de ça parce qu'on n'écrit pas sur ce qui va bien. Donc la voilà la couille, le voilà le potage : je chevauche de nouveau mon compagnon Vélib le 24 mars, parce que je suis comme ça moi, j'entretiens. Mais que pendant l'orgasme, j'ai dû en perdre mes moyens et ma carte bleue.

Et que je retourne mon sac, et que je retourne mon appartement, et que je retourne sur les lieux du crime : rien. Et que je fais opposition. Je suis une adulte. 

Quatre jours que ma vie est DIFFERENTE. Ta vie est différente sans carte bleue. 

Mais figure-toi que Vélib ne s'est pas arrêté là, parce que Vélib, c'est un petit rigolo que personne lui arrive à la cheville de sa putain de pédale. Voilà que 150 euros me sont débités hier parce que paraît-il que le 16 mars, enfin le 17 parce que je rentre rarement avant minuit sinon-c'est-pas-drôle, mon Vélib était mal accroché (mais il y a eu CONTACT) et qu'il a été volé à 8h du matin.

Une réclamation, 6 tweets et trois coups de fils plus loin, je suis dans une rage, que si tu me croises, tu me donnes ta carte bleue ou tu cours. Après avoir crié sur trois gentils personnes du service Vélib, j'ai quand même eu une préférence pour le : "Vous l'avez mal remis, l'erreur est humaine"

Ouais enfin bon, si elle coûte 150 euros l'erreur, n'est pas humain qui veut.

Il a presque trouvé ça drôle le Monsieur.

Bref, sache que je suis en bataille. Que c'est trop drôle de leur donner ton numéro de carte bleue en disant ah oui mais j'ai plus de carte bleue, je ne sais pas mon numéro de carte bleue, attendez j'appelle la banque, et la banque qui te dit mais c'est quoi ce découvert, ah mais c'est Vélib attendez je rappelle Vélib.

Et sinon, j'ai plus de forfait.

J'ai bien aimé aussi la dame qui m'a dit : la prochaine, faites attention en le remettant. Genre. Comme si l'envie de chevaucher la bête allait me reprendre demain. 

Drôle aussi : le nouveau contact qu'on m'a donné : le médiateur Vélib. C'est un peu ton psy de couple. Je vais lui écrire et je lui mettrai du parfum dans l'enveloppe.

Etonnant, il n'existe pas de groupe Facebook rassemblant tous les braves gens comme moi, qui ont rangé leur vélib et qui se sont fait empapaouter derrière. Parce que le Vélib a été volé et qu'on sait pas trop où il vit maintenant.

Je dédicace cet article à Vélib, au médiateur, à ma carte bleue (RIP). Et à ces deux dernières semaines de merde.

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07 février 2012

Je tire à trois

Je vais te dire, pour enlever un pansement suite à une blessure grave (GRAVE), il faut se mettre dans des conditions bien précises et se ménager. J'ai eu un accident dans ma salle de bain, sache-le. J'étais nue, sache-le.

Voilà, c'était GRAVE. Alors j'ai mis un pansement. Je m'apprête à le retirer. Les règles à respecter pour que ça se passe bien, les voici : 

1. Baisser la lumière, au cas où ce ne soit pas beau à voir

2. Mettre Sardou (oui, Michel)

3. Commander une pizza (la récompense est importante ici, gros stimulus)

Bon, sur ce, que te dire ? Je vais tirer le pansement. Je reviendrai te dire. Histoire que tu saches si tu dois appeler le pompier (oui LE, parce que si tu dis LES, tu imagines tout de suite un camion. Si tu dis LE, tu imagines du muscle).

A plus tard.

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02 février 2012

Les chroniques menstruelles d’Ovary #1


Hello tout le monde, me voici de retour. Je voulais vous faire partager les petites chroniques d'Ovary (en fait, moi-même) publiée sur Ladies Room chaque dernier mardi du mois. Ce sont des chroniques menstruelles (forcément). Comme on dit, c'est l’histoire d’une fille qui a ses règles. Avec des humeurs dedans.

Les hormones en débandade


Ce matin, j’ai fait un constat. Un constat qui se fait sous règles ou qui ne se fait pas. Quelque chose qui ne pouvait me sauter aux yeux qu’à l’apothéose de ma féminité. Quelque chose que je n’aurais remarqué sinon : toutes mes copines sont casées, mariées, encloquées. Bref.

J’aurais pu réaliser une chose pareille en écoutant une chanson d’amour, du genre un peu mélo. J’aurais pu être prise d’un vague à l’âme terrible en regardant le dernier envol d’Air France qui passe en boucle durant les plages publicitaires sur nos grandes chaînes. Me lever brutalement du canapé sur les notes de Mozart, écraser mon mégot en me tapant le front. Vraiment, ça aurait pu être terrible.

Mais en fait, ça m’est juste venu lors d’une conversation bateau avec Cléophée. On parlait de nos affaires de constipation, une routine que l’on trinque généralement au café, alors que je sentais son sourire des plus gênants s’afficher sur son visage. Limite indécent. Mieux, son bien-être, son espèce d’odeur de fille à s’être fourrée le corps, la tête et le cul-cul dans les huiles essentielles des jours durant dans une sorte de nouvelle prise en mains de soi, de son corps et tout le tralala, me donnait envie de vomir.

J’ai compris en moins de deux que :

1. Son mec l’avait demandée en mariage, chose qu’elle attendait depuis qu’elle déclarait l’heure grave, je cite « Après quatre ans de relations et sachant que j’adore, mais alors là, j’adore sa mère, enfin je veux dire avec sa mère on s’A.D.O.R.E, on devrait parler de fiançailles, tu ne crois pas, Ovary ? »

2. Qu’elle était jusqu’ici la dernière de la liste de mes copines à ne pas être ligotée, mon ultime espoir, ma respiration inachevée, ma petite note de Mozart à moi, celle qu’on ne sait lâcher et qui berce encore un peu.
Il fallait que je sache, que j’aille au bout. J’ai baragouiné un truc qui ressemblait à une question fragile face à ce sourire blanc bagarreur : « mais qu’est-ce qui te rend si pétillante ce matin, Cléophée ? Il t’a demandé en mariage, non, il t’a pas demandé en mariage quand même ? »

Je sais que j’ai merdé, j’aurais pu faire ça mieux. Mais elle n’a rien vu.

Elle a dit un gros oui, en insistant sur le o, le u et puis après le i. Et puis le i, je vous raconte pas, il a duré. Il respirait l’hystérie. J’ai souri, je n’ai trouvé que ça et tout a été très vite dans ma tête face à une telle confirmation de sa part. Mes règles à flot, mon cerveau était forcément plus alerte à ce genre de choses : ça y est, même Cléophée qui n’a jamais rien compris au cycle féminin et qui a un mec comptable, avec tous les clichés que ça comporte, va porter une robe de princesse, avoir un gros ventre, mettre ses mains dessus et transformer nos séances cafés-confidences en récits de future maman à l’utérus encombré.
Ça m’a paru drôlement emmerdant. 

Je me suis dit qu’il fallait quelque chose. D’abord la féliciter, certes. Mais il fallait faire quelque chose pour moi. Alors d’emblée, je me suis imaginée m’enfiler tout le réconfort du monde, c’est-à-dire un truc qu’on engloutit quand ça pue le blues, comme un pot de confiture ou un pot de pâte à tartiner, ou mieux les deux en même temps, un doigt dans chaque, la bouche en cœur. J’ai trouvé que ça. Pour relativiser.

Je resterais la dernière de mon groupe d’amies à ne pas sentir le projet jusque sous les dessous de bras, et puis tant pis. Je décidai de les traiter de filles pressées, prisonnières, bref, osons-le : inconscientes. Je me répétais seule en cherchant une petite cuillère que la situation n’avait rien de dramatique. Que les hormones avaient leurs heures, leurs déclics un beau jour. Les hommes aussi, ceci-dit. Mais je pris la ferme décision de ne pas impliquer le mien dans ce travail sur moi-même.

Presque soulagée d’une telle conclusion, j’ai souri seule en mettant le pied sur la pédale de la poubelle afin de me débarrasser d’un pot de confiture périmé, et de mes angoisses évidentes quant à ma traîne en matière de vœux et d’embryons.

Fière de moi et ma nouvelle façon d’accepter les choses de la vie, j’ai attrapé le pot de pâte à tartiner. Car même en plein deuil, celui de ma copine Cléophée s’envolant pour des contrées lointaines, et même en le vivant du mieux du monde, il me semblait légitime de me rapprocher du sucre pour passer l’épreuve.

Sereine, j’ai allumé la télé. Le drame s’en est alors suivi quand la publicité Air France a dansé sous mes yeux. J’ai eu comme un nœud dans la gorge, et puis dans le ventre, dans les yeux, bref, je me suis retrouvée nouée. J’ai compris qu’on ne pouvait lutter longtemps contre ses envies de se marier, d’avoir des projets et des bambins, parce que c’était une sorte d’instinct perfide logé entre deux follicules, qu’en sais-je.

Quand l’homme est rentré, il m’a trouvé les deux doigts dans le pot. Il a vu sur ma tête que quelque chose clochait et avant qu’il ne pose la moindre question pouvant me mettre en danger, j’ai dit comme sûre de moi : Cléophée va se marier mais je m’en fous, ça sert à rien de se marier.

Avec le ton le plus pathétique du monde que même-moi j’y ai pas cru.

Il s’est marré.

Posté par Ovary à 18:52 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]